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Les voix palestiniennes doivent être entendues

Ce refus d’entendre s’inscrit dans un déchaînement des impérialismes états-unien et israélien.

Martine Éloy, Corey Balsam, Valérie Delage, Bruce Katz et Yasmina Moudda

Les auteurs sont respectivement membre du comité exécutif de la Coalition du Québec Urgence Palestine ; coordonnateur national à Voix juives indépendantes (Canada) ; directrice générale du Comité de solidarité / Trois-Rivières ; coprésident de Palestiniens et Juifs unis (PAJU) ; directrice générale d’Alternatives. Ils cosignent cette lettre avec 27 autres signataires d’horizons divers.*

Article publié dans le journal Le Devoir le 10 avril 2026

Nous avons assisté au fil des derniers mois et années à une criminalisation et une censure inacceptables des prises de parole critiques sur la Palestine. Des voix dénonçant un génocide pourtant reconnu par nombre d’organisations internationales et d’experts et dénonçant la complicité des pays occidentaux. Des voix demandant le respect du droit d’exister et de décider de son avenir pour le peuple palestinien. En témoigne le projet de loi « Yadan », en France, qui risque d’assimiler à l’antisémitisme toute critique d’Israël et de son processus colonial. Le récent refus par les autorités canadiennes d’octroyer un visa à Rima Hassan, députée européenne élue qui dénonce un « harcèlement judiciaire et politique » chez elle, s’insère dans cette mouvance et doit être fortement dénoncé afin de protéger la liberté d’expression et d’opinion.

Ce refus s’inscrit dans un contexte de déchaînement des impérialismes états-unien et israélien alors que l’horreur se poursuit à Gaza, dont plus de 90 % du territoire est détruit et 60 % annexé, et s’étend aujourd’hui en Cisjordanie, dans un silence tonitruant, invisibilisé par la guerre d’agression en Iran et au Liban. Normalisant cette logique génocidaire, Israël vient d’adopter une loi « instaurant la peine de mort pour les terroristes » et ne s’appliquant qu’aux Palestiniens. Aujourd’hui plus que jamais, il est essentiel que des voix palestiniennes soient entendues, dans toute leur révolte et leur clarté, avec toutes leurs désillusions et leurs déceptions, pour enfin mettre fin au carnage qui se poursuit devant nos yeux.

Le refus de laisser entrer Rima Hassan au Canada résulte notamment des pressions politiques de groupes sionistes, pour qui toute critique envers l’État d’Israël est associée à de l’antisémitisme. Ces derniers souhaitent que les attaques contre Gaza, son occupation, et les attaques envers la population de Cisjordanie soient réalisées dans le confort de ce vide médiatique. Les faits sont avérés, ces organisations s’étant même vantées de leur influence sur le processus décisionnel. Il est de plus documenté que ces lobbys ont cherché à influencer l’adoption du projet de loi C-9, criminalisant le port de signes associés de près ou de loin à des groupes désignés « terroristes », en toute opacité, une attaque importante à la liberté d’expression et au droit de manifester.

Le gouvernement canadien a-t-il laissé ces lobbys influencer une décision formelle des douanes canadiennes sur l’entrée sur le territoire de Rima Hassan ? Qui sera la prochaine victime des ingérences de ces lobbys dans ce processus institutionnel ? La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, Francesca Albanese ? Tout groupe de la société civile palestinienne venant témoigner des atrocités vécues ? Ce tournant est extrêmement préoccupant et ne représente pas le fonctionnement d’un État de droit.

Parmi les arguments de la révocation de l’autorisation de voyage électronique (AVE) de Rima Hassan, on lui reproche un refus de visa par Israël comme fondement de la décision d’enquête. Le gouvernement canadien doit-il octroyer de la crédibilité aux décisions migratoires d’Israël, alors qu’il est notoirement discriminatoire envers toute voix critique de ses politiques, allant jusqu’à inclure cette discrimination dans des projets de loi ? S’il croit au respect des droits et à la nécessité de les défendre pour tous, y compris les Palestiniens, le Canada ne peut en aucun cas se faire l’agent d’application extraterritoriale de ces politiques migratoires discriminatoires. Nous demandons au gouvernement canadien la transparence sur les circonstances ayant mené au retrait de cette autorisation.

Rappelons que le terme « terroriste » n’a aucune définition reconnue en droit international et qu’il est régulièrement utilisé pour discréditer la voix de ceux qui dérangent, tout comme la désignation de personne ayant fait « l’apologie du terrorisme ». Rima Hassan a fait l’objet d’une campagne de salissage acharnée, d’humiliation, de délégitimation, voire de criminalisation et de harcèlement judiciaire, dont les derniers événements ayant mené à sa garde à vue illégale font partie. Elle n’a fait l’objet d’aucune condamnation à ce jour.

Témoins du double standard et de l’intimidation dont elle est victime, nous lui affirmons toute notre solidarité. Le 31 mars, nous avons pu entendre Rima Hassan à Montréal, avec près de 500 personnes, en ligne. Nous avons compris pourquoi certains la trouvent menaçante : pour la clarté et la portée de ses propos, ancrés dans la compréhension de l’occupation et de l’oppression vécues depuis des générations par sa famille de réfugiés palestiniens ; pour son appel à rehausser les mobilisations et leur intensité pour faire face « à la dynamique globale d’effacement d’un peuple ».

Elle nous laisse avec une phrase de sagesse : « La Palestine libérera ceux qui souhaitent la libérer. » On le souhaite. Et nous continuerons à être à ses côtés pour que cela devienne réalité. Ne laissons pas cette ingérence se poursuivre et menacer la liberté d’opinion, d’expression et le droit de manifester ici et ailleurs. Nous ne nous tairons pas.

* Ont aussi cosigné cette lettre :

1. Saadatou Abdoulkarim, représentante, FDO-WDO -Femmes de diverses origines-Women of diverse origins
2. Ihmayed Ali, Palestine Memoir
3. Benoît Allard, porte-parole, collectif Désinvestir pour la Palestine
4. Michèle Asselin, directrice générale, Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI)
5. K. Beeman, Salon Rouge/Sala Roja/Red Saloon
6. Sonya Ben Yahmed, co-coordonnatrice, Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec (GRFPQ)
7. Ronald Cameron, responsable de la rédaction, Journal d’Alter
8. Cyrielle Casse, responsables des communications, Co-Savoir
9. Sarah Charland-Faucher, coordonnatrice, CIBLES / Carrefour international bas-laurentien pour l’engagement social
10. Safa Chebbi, porte-parole, Global Sumud Canada
11. Dolores Chew, CERAS (Centre sur l’Asie du Sud)
12. Samaa Elibyari, présidente, Conseil Canadien des Femmes Musulmanes-Québec
13. Marie-Hélène Fortier, coordonnatrice, Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF)
14. Pascale Frémond, présidente, Religions pour la Paix – Québec

15. Cymry Gomery, coordonnatrice, Montreal for a World BEYOND War
16. Marie-Hélène Hébert, vice-présidente, Collectif de Québec pour la paix
17. Chantal Ide, secrétaire générale, Conseil central du Montréal métropolitain – CSN
18. Benoît Lacoursière, président, Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)
19. Haley Land-Miller, comité de coordination, Voix juives indépendantes Montréal
20. Amélie Nguyen, coordonnatrice, Centre international de solidarité ouvrière (CISO)
21. Martine Ouellet, cheffe, Climat Québec
22. Michel Poirier, président du C.A. de SLAM (Solidarité Laurentides Amérique centrale)
23. Karen Rodman, directrice générale, Just Peace Advocates/Mouvement Pour Une Paix Juste
24. Mela Sarkar, secrétaire, South Asian Women’s Community Centre/Centre des femmes sud-asiatiques de Montréal
25. Salem Tajeddine, porte-parole, Centre culturel libanais
26. Manuel Tapial, coordonnateur, Palestine Vivra
27. Sophie Zhang, porte-parole, Médecins du Québec contre le génocide à Gaza